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Repenser les profils de Business Analyst : généraliste, spécialiste, transversal

Lorsque je travaillais pour un cabinet de conseil opérationnel, j'ai été associé à un projet de modernisation d'une ligne de production dans une industrie agro-alimentaire d'envergure nationale. On avait mobilisé un Business Analyst spécialiste des systèmes de gestion de production, MES (Manufacturing Execution System), traçabilité, ordonnancement. Un profil pointu, formé à l'international, qui maîtrisait le progiciel visé mieux que ne le faisaient les équipes TI internes. Sur le papier, le choix était logique. Le business case (analyse de rentabilité) était propre.

Sauf que les vraies tensions du projet ne se jouaient pas dans l'atelier.

Elles se jouaient entre la Direction de production, qui raisonnait en cadences et en rendement matière ; la Direction de logistique et maintenance, qui raisonnait en disponibilité machine et en fenêtres d'intervention ; la Direction qualité et HSE (*Hygiène, Sécurité, Environnement*), qui raisonnait en lots et en conformité réglementaire ; et la Direction financière, qui attendait avant tout une meilleure visibilité sur les coûts unitaires. Quatre logiques, quatre vocabulaires, quatre façons de définir ce qu'était un bon lot de production.

Le Business Analyst spécialiste était brillant. Sa cartographie des processus était parfaitement alignée sur les meilleures pratiques du domaine. Pour moi, ingénieur industriel de formation, c'était une référence. Mais il l'avait construite comme si l'usine était un système technique unifié, alors qu'elle fonctionnait, dans les faits, comme quatre systèmes sociaux qui se toléraient.

Le déploiement s'est fait dans les délais. Le progiciel était fonctionnel, fluide, sans bug, moderne. Un succès sur tous les indicateurs formels. Mais un an plus tard, les opérateurs de la production tenaient un cahier papier en parallèle du système, la maintenance avait recréé son propre tableur Excel, et la qualité avait recommencé à valider les lots par courriel.

La posture n'était pas mauvaise dans l'absolu. Elle était inadaptée à ce contexte. Il aurait fallu, en amont du choix du progiciel, un Business Analyst capable de faire asseoir ces quatre directions à la même table et de négocier un vocabulaire commun avant même d'ouvrir la solution. Sans ce travail, aucun spécialiste, aussi compétent soit-il, ne pouvait sauver le projet.

C'est ce jour-là que j'ai compris que la distinction généraliste/spécialiste, aussi utile soit-elle, ne couvre pas toute la réalité du métier.

Ce que la littérature dit déjà

La distinction entre généraliste et spécialiste est bien documentée dans la littérature du Business Analysis. Famuyide (2013) y ajoute un troisième profil, l'hybride, défini comme un Business Analyst qui cumule sa pratique avec une autre discipline, Business Analysis et gestion de projet, Business Analysis et tests, Business Analysis et expérience utilisateur, voire qui assume formellement les responsabilités d'un second rôle en s'appuyant sur les définitions de l'IIBA.

Cette classification est utile, mais elle ne couvre pas tout.

L'hybride au sens de Famuyide (2013) reste enraciné dans un domaine, avec une seconde compétence en appui. Ce que j'observe depuis plusieurs années sur le terrain est différent. Ce n'est pas un cumul de casquettes. C'est une posture de liaison. Et cette posture mérite son propre nom.

Le Business Analyst généraliste

Le Business Analyst généraliste maîtrise les fondamentaux tels que les définit le BABOK v3 : élicitation, analyse des exigences, évaluation de solution, engagement des parties prenantes (IIBA, 2015). Il intervient dans des secteurs variés, apprend rapidement un nouveau domaine métier, et s'adapte aux projets dont les besoins évoluent rapidement.

Sa force est son adaptabilité. Sa limite est qu'il peut manquer de la profondeur nécessaire quand un projet exige une maîtrise pointue des processus, des réglementations ou des contraintes techniques d'un domaine précis.

Dans mes premières années de pratique, c'est la figure que j'incarnais. Je maîtrisais les fondamentaux du BABOK, je prenais tout ce qu'on me confiait. Je ne choisissais pas encore mes mandats. J'apprenais à les mener.

Le Business Analyst spécialiste

Le Business Analyst spécialiste a développé une expertise approfondie dans un domaine précis. Il peut être spécialisé sur une technologie, un secteur comme la finance, l'assurance, la cybersécurité ou la santé, ou sur une réglementation particulière. Sa valeur réside dans sa maîtrise des processus, des enjeux et des meilleures pratiques propres à son contexte (Famuyide, 2013 ; IIBA, 2015).

Sa force est sa profondeur. Sa limite est qu'il peut manquer de recul lorsque le projet exige de traverser plusieurs domaines dont aucun ne lui appartient en propre.

C'est exactement ce que le projet de modernisation industrielle a mis en évidence. Le Business Analyst mobilisé était techniquement irréprochable. Mais sa lecture du projet était calibrée pour voir le système, pas les frontières sociales entre les équipes qui le faisaient tourner. Résultat : une solution déployée dans les règles de l'art, contournée dans les faits par les utilisateurs qu'elle était censée servir.

À un moment de ma propre trajectoire, j'ai occupé cette posture. Un contexte international exigeant, un domaine précis où j'apportais une expertise et non plus seulement une méthode. C'est là que j'ai compris ce que signifie être attendu pour ce qu'on sait, et non plus seulement pour ce qu'on peut apprendre.

Le Business Analyst transversal

Le Business Analyst transversal ne se définit pas par ce qu'il connaît. Il se définit par sa capacité à connecter les disciplines, les équipes et les vocabulaires.

Ce n'est pas un généraliste qui survole plusieurs domaines. Ce n'est pas un hybride qui cumule deux rôles au sens de Famuyide (2013). C'est un praticien qui tire sa valeur du fait qu'il n'appartient à aucun domaine en propre, tout en étant crédible dans plusieurs. Il intervient lorsque la vraie tension d'un projet n'est pas technique ou fonctionnelle, mais inter-domaines : quand plusieurs directions doivent produire une solution commune sans parler le même langage.

Sur le projet de modernisation industrielle, ce qu'il aurait fallu en amont du choix du progiciel, c'est un Business Analyst capable de réunir ces quatre directions autour d'un langage partagé avant même d'ouvrir la solution. Ce que j'appelle aujourd'hui la voix structurée des parties prenantes. Ce travail de mise en cohérence des logiques divergentes n'est pas une tâche de spécialiste. C'est une posture de liaison. Et sans ce travail, aucun progiciel, aussi bien paramétré soit-il, ne survit au contact des réalités sociales de l'organisation.

Le BABOK v3 parle de perspectives multiples, de capacité à naviguer entre les niveaux stratégique, tactique et opérationnel, et de collaboration entre parties prenantes aux intérêts divergents (IIBA, 2015). Le PMI Practice Guide insiste sur l'alignement des besoins des parties prenantes sur les objectifs organisationnels (PMI, 2017). Ni l'un ni l'autre ne formalisent cette figure en tant que telle. C'est l'expérience qui m'a appris à la reconnaître, puis à la pratiquer.

Après une exposition successive à plusieurs domaines, j'ai compris que mon vrai apport n'était plus la profondeur dans un seul domaine, mais ma capacité à relier ces domaines entre eux. Les tensions inter-vocabulaires sont devenues mon terrain de travail principal. Mes spécialisations sont devenues des ancrages plutôt que des identités.

Une précision sur la hiérarchie

Ces trois figures ne représentent pas une hiérarchie.

Un spécialiste n'est pas meilleur qu'un généraliste. Un transversal n'est pas un niveau supérieur. Ils répondent à des besoins différents selon le contexte organisationnel, la complexité de l'initiative et la nature des tensions à résoudre (PMI, 2017).

Le projet de modernisation industrielle n'avait pas besoin d'un meilleur spécialiste. La cartographie était excellente. Le progiciel fonctionnait. Ce qui manquait, c'était le travail de cohérence inter-domaines qu'aucun Business Analyst spécialiste, aussi compétent soit-il, ne pouvait faire seul parce que ce n'est pas son terrain naturel.

Ce que je propose

Cette classification n'a pas vocation à remplacer les référentiels existants. Elle vise à nommer une réalité que ni le BABOK ni le PMI ne formalisent explicitement : certains Business Analysts créent leur valeur non pas dans un domaine, mais entre les domaines (IIBA, 2015 ; PMI, 2017). Elle vise aussi à distinguer clairement le transversal de l'hybride au sens de Famuyide (2013) : là où l'hybride cumule des rôles, le transversal pratique une posture de liaison qui traverse les domaines sans s'y enfermer.

Généraliste, spécialiste, transversal. Trois postures, trois types de valeur, trois contextes d'usage.

La question n'est pas laquelle est la meilleure. La question est laquelle votre organisation a besoin pour son prochain projet, et laquelle vous êtes en train de devenir.

Dans quel profil vous reconnaissez-vous aujourd'hui ? Et est-ce celui que votre organisation vous laisse réellement être ?

Références

Famuyide, S. (2013, 8 janvier). Are you a generalist, specialist or hybrid BA? Business Analyst Learnings. Consulté le 18 juillet 2026,

International Institute of Business Analysis. (2015). A guide to the Business Analysis Body of Knowledge (BABOK Guide) (3e éd.). IIBA.

Project Management Institute. (2017). Business analysis for practitioners : A practice guide. PMI.

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Analyse d'affaire

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